Moment d’adéquation, route nocturne, état contemplatif. Il y a une simple évidence, tout fonctionne parfaitement, les pièces de l’immense puzzle s’emboîtent idéalement.

Tu captes tout, tu comprends ce qui t’entoure, tu échanges avec ces molécules séculaires, elles t’informent de l’unique et du global.

Un instant de lucidité hors du temps, il s’évanouit et tu redeviens pauvre être humain doué d’une intelligence qui te laisse croire que la terre est ronde et qui te refuse d’appréhender la seule notion d’infini.

Le chant de la mécanique, le rétrécissement du paysage à la limite du champ des phares, le défilement des images réelles et des images mentales donnent naissance à ces moments «océaniques».

Juste le temps de battre des cils,
Un souffle, un éclat bleu,
Un instant, qui dit mieux
L’équilibre est fragile
J’ai tout vu
Je n’ai rien retenu

Septembre, En Attendant. Noir Désir

CROQUIS POUR INSTANT 1995, 12x9cm.

Série INSTANTS, 210x150cm


SOUFFLE CIRCULAIRE

Non loin de là, la feuille de papier précieux s’encre, s’imbibe, s’approprie la pâte. La main gorge l’interstice, bourre le creusement de la gouge, empli le fil du bois, au fil d’un court palpitement. La main trace, brise la ligne, court sur le bois. Première impression: “Monsieur, avez-vous le sentiment que la division des sens dans l’ordre humain sert votre idée d’infini ?…”. Vincent impose le fil du bois comme ligne de bonne conduite. La matéria prima existe en dehors du sens. «L’oeuvre plastique peut être un «support
» de rencontre et d’échange, elle doit être ouverte».

Pratique féconde… le trait fait éclater le bois, le réel, le référent. L’art dépose sur la surface une ombre. Un négatif qui consigne un état d’âme, une révolution salutaire. Il y a du jeu dans le «tracing». L’oeuvre sillonne l’aire d’une communauté où l’art du trait
pour trait est capital. Corps à corps, pulsion de la dépense, sens du papier qui offre son grain de peau à l’adhérence de l’encre. Le temps a perdu la tête. Vincent Dezeuze épure, insiste. Il veut donner à voir ce souffle circulaire qui égrène le temps… notre temps de parole sur terre. Temps de réflexion et d’échanges.

A la cicatrice du bois, pansée par gomme apaisante et froide, délicate salissure, la feuille virginale s’offre. Il faut gauchir. Appuyer.
L’oeuvre est là, couchée, violente et glacée. «As-tu peur de la mort face à l’esquisse douceur de l’effroyable disparition ?» La
jouissance s’est installée sur la feuille. Elle est repue de couleur. L’acte est réglé. L’humanité explore la plume paresseuse. La nuit s’est mise à tomber sur l’alphabet tournant de Vincent. Il pleut des étoiles comme il pleure sur la langue des caractères sans importance, en nombre et en discrétion.

«Que s’est-il passé réellement ?… Nous avons laissé traîner un regard sur des oeuvres capables de déplacer la lumière… Une
sorte de déconstruction du langage convenu, véhicule séculaire de notre pensée…». Apprendre à lire par accident. Perdre sa violence, chercher un ailleurs… A prendre ou à écrire, en marge ou dans l’interligne.

Philippe LAROUDIE 2001